L'adieu de Marcel Jouhandeau à Chaminadour


Mon adieu à Chaminadour

"Me voici depuis deux semaines installé dans ma quatre-vingt-sixième année, ce qui m'a donné l'occasion de prendre une résolution grave. J'avais toujours rêvé d'être enseveli à Guéret. Il n'en sera rien. Ma femme repose au cimetière Montmartre. Ma mère, même sous prétexte de me rapprocher d'elle, n'admettrait pas cette sorte de divorce posthume, et il ne conviendrait pas que l'enfant que d'un commun accord nous avons adopté plénièrement, Élise et moi, ait à nous séparer dans son souvenir, à ne pas nous concevoir ensemble pour l'éternité.
L'espace n'est rien sans doute qu'apparemment, mais l'apparence est un signe patent, quand il s'agit du coeur.
Je reposerai donc au cimetière Montmartre.
Désormais, je ne quitte plus ma maison, je ne vais à Paris que forcé par mes services de presse, et je m'interdis tout voyage. Je ne retounerai sans doute jamais à Guéret, ce qui ne m'empêche pas de considérer ma ville natale comme sur la terre le lieu réel et sacré de ma présence morale. C'est là que mes yeux se sont ouverts sur le monde. Sans Guéret, je ne serais pas ce que je suis. Les paysages qui cernent Chaminadour m'ont marqués. Les êtres qui les premiers ont occupé, ensorcelé mon imagination et ont donné à mon oeuvre son pittoresque, son originalité, c'est là-bas aussi que j'ai reçu, tout enfant, sous l'influence de ma mère, l'invitation à une exigence envers moi-même qui ne s'éteindra qu'avec moi. Tante Alexandrine est morte, quand j'avais neuf ans. Jusqu'à sa mort, je n'avais pas le droit d'être le second ou j'étais puni. Cette sévérité ne s'est pas traduite chez moi en tradition, mais en un souci d'être parfait, sinon dans tous les domaines, au moins dans ce que je me devais de regarder comme essentiel. C'est au style de l'écrivain que je pense.
[...]"

Marcel Jouhandeau, Rueil, le 23 août 1973